Skip to main content

L'activité scientifique

Séminaire de recherche / L’épreuve des Indes: La fabrique impériale de la modernité


Depuis une dizaine d’années, les cadres interprétatifs qui réglaient l’approche des savoirs en situation de « rencontre impériale » ont considérablement changé, tirant profit de toute une série de propositions historiographiques. Issu de l’histoire culturelle et voué à la comparaison de situations historiques géographiquement différenciées, le courant de l’« histoire comparée » s’est épanoui dès le début des années 1990, en réaction aussi bien à une histoire globale taillant trop large qu’à une histoire coloniale prise dans les rets du « nationalisme méthodologique ». La théorie du « terrain intermédiaire (middle ground) » (Richard White) a parallèlement permis de conceptualiser la pluralité et la complexité des scènes sociales constitutives des interactions de « premier contact ». Les approches en termes de « transferts culturels » (Michael Werner, Michel Espagne) ont également évolué, à compter de 2004, vers le projet d’une « histoire croisée » attentive au détail des sociabilités et des matérialités des conversations savantes ‘‘transnationales’’. D’autres historiens encore ont cherché à renouer ou à rouvrir un dialogue critique avec la tradition des Annales incarnée par Fernand Braudel, partisan d’une histoire du monde compartimentée en « civilisations ». Sanjay Subrahmanyam, Serge Gruzinski, Kapil Raj ont à ce titre développé une approche d’« histoire connectée » très critique à l’égard des impensés européocentristes de la world history et de la global history. Plus récemment encore, Lissa Roberts et Simon Schaffer se sont interrogés sur les possibilités narratives induites par le passage d’une approche diffusionniste des savoirs impériaux à une approche circulatoire. Cette dernière met en avant le régime social et culturel des « intermédiaires (go-betweens) » et prend pour horizon d’enquête une situation historique privilégiée : celle de la « zone contact ».

En revenant à l’occasion sur tel ou tel de ces domaines de propositions pour en préciser la portée et les limites, mais surtout en s’en nourrissant pour discuter des recherches en cours portant sur des études de cas aussi détaillées que possible, ce séminaire souhaiterait entreprendre à nouveaux frais l’étude des situations de « rencontre impériale » de l’âge moderne en prenant pour objet de l’analyse le sens ordinaire de la comparaison, et ce faisant en spécifiant les pratiques de commensurabilité propres aux acteurs de cette rencontre. Cette anthropologie historique symétrique des savoirs vise à sortir du clivage entre domaines européen et extra-européens tout comme à s’abstraire des postures plus idéologiques qu’heuristiques en matière de choix des « échelles » d’analyse (« globale », « régionale », ou « locale »). Cette problématique s’articule donc prioritairement à une réflexion sur la construction pratique des étalons et des dispositifs de mise en équivalence (monétaire, linguistique, diplomatique, etc.) qui permettent à l’ensemble des acteurs qui en sont partie prenante d’habiter le monde commun évanescent de la « rencontre impériale ». Elle rejoint par ce chemin la question du type et du mode de savoir(s) qui soutiennent la « rencontre impériale » – soit qu’ils lui préexistent et en orientent la compréhension, soit qu’ils en soient le produit et en circonscrivent ex post l’intelligibilité.

Il s’agit plus précisément, sous cette rubrique, non seulement de détailler les différents types d’épreuves élaborés par les savants pour tester et hiérarchiser les espaces-limites de la progression impériale européenne, mais aussi de rendre compte des embarras et des effrois classificatoires que suscitèrent, dans le petit monde des lettrés humanistes et des collectionneurs de « curiosités », les mots, les choses et les créatures des Indes. De fait, les confins océaniens, indiens, insulindiens ou nord-américains des entreprises impériales européennes ont joué un rôle crucial dans la critique créative de l’autorité des Anciens, et ce dans des domaines aussi divers et mouvants que la cosmographie, la botanique, le droit des nations ou l’astronomie. A cheval sur les « règnes » et les chronologies scolastiques, de nouveaux êtres de son, de chair ou de sève sont venus peupler, de façon le plus souvent tumultueuse, les glossaires des érudits et les étagères des cabinets de « curiosités ». Les conditions même de leur collecte et de leur préservation post mortem ont par surcroît fortement contribué à dicter les nouvelles modalités expérimentales de la connaissance savante. Une part de la « modernité » de ces savoirs, ou plus précisément des critères mêmes de leur définition rétrospective comme « modernes », vient ainsi de ‘‘l’épreuve des Indes’’ qu’ils ont dû subir, et qui a profondément infléchi leurs prétentions à l’universalité et à la véridicité.

Il faut, enfin, rester attentif, dans le cadre de l’analyse de ces savoirs émergents, aux diarchies urbaines qui affectent leur mise en forme et leur énonciation publique. Les conflits et la compétition entre deux villes exacerbent cet effet « capitales » en recyclant un lexique de lieux communs. Plutôt que de le considérer comme sans intérêt, il a semblé intéressant au contraire de voir comment les acteurs s’en saisissent pour dimensionner d’autres grandeurs, agrandir ou diminuer la position relative de telle ou telle valeur. Ces conflits ouvrent en effet un débat sur la « juste » mesure des valeurs légitimes, sur les « bons » critères utilisés pour estimer et indexer la « rencontre impériale » dans un grand récit recomposé de l’origine des Nations ou du devenir de l’Europe. Celle-ci apparaît au final elle-même comme une créature métisse, issue pour partie des lieux et des (non-)dits de la « rencontre impériale ». Le détour par les empires modernes n’est donc pas une manière de fétichiser les « aires culturelles », mais bien de plaider pour un usage productif du comparatisme et de la confrontation des sites d’analyse. Car réinvestir par les méthodes des sciences sociales la « première modernité » oblige à penser au plus près de ses matrices impériales la production des asymétries (entre Mythe et Histoire, entre Nature et Culture, entre Oralité et Ecriture, etc.) qui sont au principe de la fabrique du Grand Partage entre « l’Occident et le reste ».
 

Programme 2012-2013

Programme 2010-2011

19/11/2010 - 10:00 Séminaires
Romain Bertrand (CERI), Propositions pour une histoire symétrique des situations de "rencontre impériale" : le cas de l'Insulinde (16e et 17e siècles) St...
10/12/2010 - 10:00 Séminaires
Miles Ogborn (Queen Mary), Writing, Reading and Speaking Empire. Evidence from the East India Company Experiment. Adrien Delmas (EHESS), The VOC (Dutch United East Indies Company) Writing System...
14/01/2011 - 10:00 Séminaires
Lissa Roberts (Université de Twente), Situating Encounters. From "Centers and Peripheries" to "Centres of Accumulation and Management". Avner Ben-Zaken (Harvard...
11/02/2011 - 10:00 Séminaires
Emma Spary (Cambridge University), Approaching the Go-between's Body : Imperial Encounters and Material Culture on French Voyages around 1800. Juan Pimentel (CSIC, Madrid), Reassembling the...
11/03/2011 - 10:00 Séminaires
Martine Julia van Ittersum (Huygens Institute / La Haye), Sovereignty on the Margins ? The Case of Hugo Grotius (1604-1645) Guillaume Calafat (CRHM Paris I), The East Indies in the Mediterranean...
15/04/2011 - 10:00 Séminaires
Antonio Barrera (Colgate University), Nature and Reports : Native American Knowledge and European Experience in the Making of the Early Modern Science Antonella Romano (IUE Florence), Writing...
13/05/2011 - 10:00 Séminaires
Aliocha Maldavsky (Université de Nanterre / Mascipo), Malentendus missionnaires dans l'Amérique ibérique : histoire et historiographie Paul Cohen (University of Toronto...
20/06/2011 - 10:00 Séminaires
Nigel Worden (University of Cape Town), Musculinity, Violence and Honour in 18th Century Cape Town Remco Raben (Utrecht University), Law and Disorder in Dutch Asia. Ethnic Self-Rule and Company...