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L'agenda

10
Oct.
2014

Nouvelles frontières de l'histoire du politique en France (1969-1992) - séance 1

Séminaires

Présentation


Vers une américanisation mondiale de la communication politique et des médias ?

Nous souhaitons ici mettre en valeur le processus d'homogénéisation (et ses limites) de la communication politique et des médias. Toutefois, l'idée d'américanisation doit être questionnée, d'autres modèles étant parfois plus importants (Allemagne, Amérique du Sud), et l'hybridation étant toujours très présente. Cet angle d'analyse permet de voir les circulations internationales des pratiques politiques comme a d'ailleurs pu le rappeler le cas récent des "Bostoniens1".

1 Les Bostoniens sont un groupe de jeunes chercheurs et militants politiques français qui après avoir reçu une formation à l'Université de Boston, ce sont engagés dans la campagne de Barack Obama en 2008. Ils en ont retenu l'importance d'un porte-à-porte exécuté de manière scientifique et ont offert leurs conseils à François Hollande en 2012. Ils ont désormais créé une agence de communication travaillant dans plusieurs campagnes en 2014: Liegey-Muller-Pons.

Responsable(s)


➢ Pierre-Emmanuel Guigo
➢ Nicolas Vinci
pierreemmanuel.guigo@sciencespo.fr
nicolas.vinci@sciencespo.fr

Participant(s)


- Riccardo Brizzi, professeur à l'université de Bologne: La communication politique en France et en Italie
- Léa Pawelski, doctorante à l'Université de Rouen: la modernisation de la communication politique en France: une modernisation ?
- Boris Bove, Maître de Conférence à Paris VIII: la communication politique au XIVème siècle

Report


Séminaire Nouvelles frontières de l'histoire politique
Séance 1: Vers une américanisation de la communication politique

Nicolas Vinci et Pierre-Emmanuel Guigo introduisent la séance en présentant la nouvelle formule qui prévaudra durant cette année. Tout d'abord, il a été choisi de privilégier un angle plus comparatif et international, car comme l'avaient montré les séances de l'année dernière la période que nous étudions est celle de l'ouverture sur le monde.
Mais il a aussi été choisi cette année de mettre en perspective l'histoire contemporaine avec d'autres périodes afin de mettre en valeur les tendances longues de l'histoire, ce que Braudel aurait appelé la "longue durée". Cette approche permet ainsi de relativiser la nouveauté des phénomènes historiques, et de souligner les réelles évolutions.
En ce qui concerne la communication politique, qui est le sujet de cette première séance, beaucoup d'observateurs ont parlé de sa métamorphose influencée par le modèle américain. Cette séance a ainsi pour but de voir si l'on peut vraiment parler de l'imposition d'un modèle, et de mettre en lumière les formes d'acculturation de la communication politique américaine en Europe. Par ailleurs, n'y-a-t-il pas d'autres modèles qui viennent influencer le cas français?
Léa Pawelski, doctorante à l'Université de Rouen montre dans sa première intervention que les années 1970-1980 sont effectivement marquées par une profonde transformation liée à la médiatisation de la vie politique. Les acteurs politiques sont ainsi sommés de s'adapter à l'émergence de la télévision. Apparaissent également dans le même temps des conseillers en communication souvent issus du milieu publicitaire, qui tentent de répondre à ces attentes. Enfin, les sondages s'institutionnalisent également au cours des années 1960-1970. Autant d'éléments relativement similaires à ceux du cas américain. Beaucoup de ces conseillers se revendiquent et s'inspirent du modèle etats-uniens (Michel Bongrand pour la campagne de Jean Lecanuet en 1965 entre autres). La peopolisation et l'accent mis sur le divertissement semblent prendre le pas sur les clivages idéologiques. Toutefois, elle plaide plutôt pour une acculturation du modèle américain aux spécificités françaises, voire européennes. Ainsi, la législation à partir des années 1980 va être un frein à l'émergence d'une publicité politique sur le modèle américain. Si les conseillers en communication ont pu et continuent de séduire, ils sont l'objet d'un rejet violent au sein de la société, alors même qu'ils sont considérés comme des acteurs de premier plan aux Etats-Unis.
Riccardo Brizzi, Professeur à l'Université de Bologne, s'intéresse pour sa part aux évolutions de la communication politique italienne. Il montre que le cas italien se caractérise jusqu'au début des années 1990 par un "retard" en comparaison au développement des méthodes dites "modernes" de communication politique et souvent inspirées des Etats-Unis (marketing politique, usage intensif des médias et des sondages, personnalisation). Deux causes sont à l'origine de ce paradoxe. Tout d'abord le fascisme a en quelques sortes "vacciné" la politique italienne contre les formes de personnalisation et de peopolisation. En outre, la politique italienne de la Première République (1946-1994) repose sur un fort parlementarisme, peu propice à la personnalisation. Les leaders politiques sont souvent des personnalités plutôt effacées à l'image d'Aldo Moro qui refusait toute préparation avant ses interventions télévisées, et il était de bon ton de lire un texte préparé à l'avance.
En 1993-1994, avec l'opération Mani Pulite, le système institutionnel change. Il est désormais possible de recourir au référendum et le scrutin uninominal majoritaire s'impose lors des élections municipales. En outre, la télévision privée amène l'émergence d'une logique commerciale sur la scène publique. Les chaînes privées vont en effet accorder une forte audience aux élections, transformant les manières de faire. C'est dans ce cadre qu'émerge Silvio Berlusconi dans le contexte d'une crise des principaux partis de gouvernement, à partir de la Démocratie Chrétienne (au gouvernement sans interruption depuis la fin de la Seconde guerre mondiale) et du Parti socialiste.
L'homme d'affaires milanais devient le cristallisateur de ces évolutions usant de la peopolisation et de l'infotainment. La communication politique va même influencer la sélection des leaders, puisque nombre de cadres de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, sont des anciens animateurs de télévision, ou des personnalités à fort potentiel télégénique. La gauche aussi tente de s'adapter à cette nouvelle donne en choisissant des personnalités plus médiatiques comme Francesco Rutelli plutôt que Giuliano Amato pour défier Silvio Berlusconi en 2001. Un mouvement encore amplifié par les primaires.
Boris Bove (Maître de conférence à l'Université de Paris 8 Saint-Denis) montre qu'une communication politique existait déjà au Moyen-Age. Contrairement à ce qu'avance Jurgen Habermas dans son ouvrage maître L'espace public, celui-ci n'est pas absent au Moyen Age. En s'intéressant en particulier au XIVème siècle, Boris Bove montre même que les conditions sont réunies pour permettre la discussion politique. En reprenant les concepts de "sphère des représentations" (propre au Moyen Age et à l'époque contemporaine selon Habermas reposant sur une communication avant tout passionnelle et unilatérale) et de "sphère publique" (dans lequel la critique rationnelle du pouvoir est rendue possible et dont Habermas voit l'émergence dans les salons du XVIIIème siècle), Boris Bove souligne l'émergence au XIVème siècle d'une telle sphère publique. En effet, depuis le XIIème siècle l'instruction s'est répandue dans la société avec près de 15% de lettrés, ce qui met la lecture à la portée de tous, soit directement, soit par des intermédiaires. La souveraineté royale se développe et avec elle la justice. Les mécontentements de la population trouvent donc une voie pour s'exprimer, résister face à l'impôt. Pour le pouvoir politique il est donc plus que jamais nécessaire pour financer son renforcement de persuader de la justice de ces taxations.
La guerre de Cent ans est donc un cadre particulièrement propice au développement de cette communication politique entre le roi et ses sujets. Le roi bénéficie de moyens de communication unilatéraux et multilatéraux. Une communication unilatérale officielle qui passe par les joyeuses entrées, le recours aux crieurs publics, mais aussi une communication unilatérale plus officieuse qui passe par le recours à des symboles. Cette communication unilatérale officieuse est d'ailleurs aussi utilisée par d'autres acteurs politiques comme les princes, prélats et meneurs de révolte (la couleur bleue choisie par Etienne Marcel lors de la révolte de 1358, les harangues, l'usage de l'écrit).
En ce qui concerne les modes de communication multilatéraux ils ne sont pas absents avec le recours aux assemblées (c'est notamment l'apparition des assemblées d'états qui deviendront plus tard les Etats généraux), et les révoltes.
S'ensuit un débat avec la salle.