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L'agenda

07
Mai.
2015

Finalités passées et présentes de l’enseignement de l’histoire | séance 10

Séminaires

Présentation


> INTERVENTION EN LIGNE

Le "devoir de mémoire" des années 1970 à nos jours

Responsable(s)


Yves Poncelet

Participant(s)


Sébastien Ledoux, docteur en histoire contemporaine de l'université de Paris I et post-doctorant à Paris I (Centre d'histoire sociale du XXe siècle)

Report


Sébastien Ledoux

 

Brève histoire du devoir de mémoire

 

La trajectoire du terme devoir de mémoire traverse différents temps de l’histoire très contemporaine de la France. Le premier temps correspond à une ouverture du langage effectuée par une nouvelle génération qui commence de façon très significative dans les années 1960. Figure de style éminemment littéraire, le néologisme devoir de mémoire prend forme dans ce contexte de créativité verbale qui voit la multiplication de jeux de langage autour du mot mémoire mémoire de l’imaginaire », « couleur de mémoire », « traits de mémoire »), de nouvelles prises de parole s’énoncent dans une ouverture de possibles en terme politique, sociale et culturelle qui se cristallise dans le mouvement de « Mai 68 ». Dans la continuité de ce mouvement conjugué au choc de la modernisation du pays, l’expression sert à analyser au début des années 1980 une société hantée par son passé, un passé devenu source de redéfinitions identitaires qui se formalisent depuis les années 1970 en dehors du cadre de l’État-nation, et qui actent à la fois la fin du projet communiste et celle du progrès humain qui structuraient jusque-là nombre de mouvements sociaux ou politiques adossés à des horizons d’attente prometteurs. Ce renversement de la temporalité se formalise dans le langage par un vocabulaire de la mémoire qui voit l’extension de son champ sémantique pour formuler un « ordre de la rupture [1] », l’on observe de nouvelles aspirations individuelles et collectives, soucieuses désormais de la sauvegarde de patrimoines et d’identités culturelles perçues comme menacées. Au-delà de la mode « rétro », cet investissement pour un passé libérateur assurant une continuité vient signaler, pour cette génération charnière née entre 1930 et 1950, une prise de conscience des mutations très rapides de la société française.

Ce mouvement social est saisi à la fin des années 1970 par des acteurs scientifiques dont certains comme Pierre Nora, partie prenante de cette génération charnière, s’emploient à forger avec leurs outils conceptuels une continuité entre le présent et le passé par le biais du vocabulaire de la mémoire (la notion de lieu de mémoire apparait chez Pierre Nora en 1978). C’est une période riche en activité scientifique dans la discipline historique qui voit l’institution d’un nouveau champ historiographique avec la création de l’IHTP, l’utilisation de nouvelles sources avec l’histoire orale, la redéfinition de la notion de « mémoire collective », et la modélisation des rapports entre histoire et mémoire dans un retour réflexif des historiens sur leur discipline.

Dans les années 1980, alors que l’État bute sur sa fonction de redistribution sociale avec l’enracinement de la crise économique qui a pour effet l’augmentation d’un chômage de masse convoyant une crise de l’avenir, le pouvoir exécutif investit la mémoire comme une catégorie d’action publique centrée essentiellement sur la remémoration collective des deux guerres mondiales. Cette nouvelle politique nationale du passé est à la fois innovante dans ses modalités et traditionnelle dans le message qu’elle adresse aux Français. Il s’agit de nouvelles mises en scène encadrées sémantiquement par le vocabulaire de la mémoire mais qui rendent toujours hommage aux « morts pour la France » (combattants, résistants, déportés) afin de favoriser le sentiment d’appartenance des citoyens à la communauté nationale à travers le partage d’une mémoire commune.

Dans le même temps, le passé sur le génocide des Juifs est progressivement mobilisé au-delà du groupe concerné, les rescapés et descendants des victimes de l’extermination, et plus largement la communauté juive qui accomplit depuis quelques années une recomposition identitaire autour de la mémoire d’Auschwitz. Cette mobilisation dans l’espace public s’opère progressivement au cours des années 1980 dans une nouvelle économie morale dont les usages dudevoir de mémoire portent la trace dans la deuxième moitié de la décennie. L’évènement démesuré que représente le « trou noir d’Auschwitz [2] » est appréhendé et publicisé sous l’angle du traumatisme individuel et collectif qui nécessite pour les victimes une reconnaissance et une réparation. Favorisée par la notion d’imprescriptibilité du crime génocidaire, la réparation s’effectue en particulier dans le domaine de la justice avec la condamnation de Klaus Barbie en 1987, en attendant celles de Français accusés de crimes contre l’humanité (Leguay, Touvier, Papon, Bousquet). Par ailleurs, alors que la mémoire est devenue un horizon social, politique et éthique, la mémoire de la Shoah vient à incarner à la fin des années 1980 un projet civique fédérateur, porteur des valeurs des droits de l’homme, qu’il faut transmettre aux jeunes générations par le biais de l’institution scolaire. La responsabilité de Vichy dans la persécution des Juifs de France étant alors reconfigurée dans cette économie morale, la parole politique est sollicitée pour mettre fin à l’amnésie collective qui frapperait la France à ce sujet. Le statut du devoir de mémoire se modifie dans ce contexte précis au début des années 1990. Employé jusque-là par quelques locuteurs de façon éparse sans que quiconque ne l’associe à un référent commun, l’expression est portée en 1992-1993 par des acteurs publics -ce qui permet sa médiatisation- pour répondre à l’urgence d’une reconnaissance officielle par le chef de l’État des crimes antisémites du gouvernement français de Vichy. Le terme se déploie comme formule dans le silence du Président François Mitterrand qui refuse la parole réparatrice qu’on lui demande en juillet 1992, car elle contredit sa vision de l’histoire de l’Occupation en particulier, et sa conception de la nation de façon plus générale. Le devoir de mémoire est alors investi comme un mode de régulation qui permet de répondre par le langage à une situation présentée comme anormale et vecteur de trouble public, dans le contexte d’un discours négationniste porté dans l’espace public depuis la fin des années 1970 et d’actes antisémites (profanation du cimetière de Carpentras en mai 1990).

La rhétorique de la dénonciation d’un crime contre l’humanité occulté collectivement, que le devoir de mémoire porte dans le discours des médias et de certains acteurs politiques, conduit à une opération de référence à son endroit à partir de 1992-1993. La formule est directement associée au dévoilement indispensable de la vérité sur ce crime commis par Vichy qui doit s’accomplir pour le bien commun à la fois par l’exercice de la justice pour les criminels et par la reconnaissance officielle des plus hautes autorités françaises.

Le discours du Vel d’Hiv’ de Jacques Chirac en juillet 1995, qui apporte cette reconnaissance, ouvre une nouvelle période dans laquelle le devoir de mémoire joue un rôle central. La formule encadre une nouvelle politique du passé pour intégrer dans la mémoire nationale les victimes juives exclues de celle-ci et réparer le préjudice subi. Ce faisant, le devoir de mémoire favorise l’acceptation d’un régime mémoriel inédit dans l’histoire qui voit les représentants de la nation célébrer, au nom des droits de l’homme, des « morts à cause de la France ». Ce mode d’actions publiques est repris par le pouvoir législatif qui vote à la fin des années 1990 et au début des années 2000 des lois pour d’autres faits historiques (décolonisation, traites et esclavage, génocide des Arméniens) au nom du devoir de mémoire. Ces déclarations législatives sont perçues par leurs auteurs comme des outils symboliques de réparations favorisant l’unité de la nation et celle d’un corps social fragmenté dans le contexte d’une France multiculturelle. Elles signalent un nouveau pacte entre l’État et ses administrés fondé sur la reconnaissance des identités culturelles plurielles, qui se substitue à celui de l’État providence devenu incapable d’assumer sa fonction de redistribution sociale. Cette inflexion induit une reconfiguration du récit national scolaire qui a dorénavant la charge de construire une « citoyenneté plurielle [3] ».

Entre temps, le devoir de mémoire a étendu son champ sémantique. Il est référé à partir de 1995 à la parole des témoins rescapés des camps de la mort, le discours historique lui construisant une généalogie ayant comme point d’origine l’acte d’écriture de Primo Levi. La formule est également étroitement associée aux voyages pédagogiques dans les camps de la mort. Destinés à éduquer civiquement les jeunes générations, ces pratiques scolaires spécifiques bénéficient du soutien des médias, du ministère de l’Éducation nationale, et des enseignants.

La formule connait une nouvelle évolution au milieu des années 2000. Critiqué de plus en plus fortement par les historiens qui voient dans ce terme la manifestation d’une captation et d’une instrumentalisation du passé, le devoir de mémoire est au cœur de controverses publiques successives touchant les politiques nationales du passé et en particulier l’enseignement de l’histoire (loi de février 2005 sur le rôle positif de la présence coloniale de la France, proposition de confier la mémoire des enfants juifs aux élèves de CM2 en 2008). Une mise à distance des acteurs politiques et des médias nationaux s’opère à l’égard du terme. Celui-ci est perçu comme une instrumentalisation du passé à des fins catégorielles, ou comme le vecteur d’une repentance nuisible à l’identité de la France et facteur de division pour la communauté nationale. La mise à distance du devoir de mémoire se manifeste au sein du ministère de l’Éducation nationale. Les circulaires relatives à la transmission des traites et de l’esclavage par exemple, qui avaient comme cadre sémantique le devoir de mémoire depuis 2005, changent de vocabulaire après 2009 en abandonnant toute référence à la formule. La notion de « travail de mémoire », chère à Paul Ricœur, est introduite parallèlement au milieu des années 2000 dans des textes officiels du ministère relatifs à la prévention des génocides et au concours national de la résistance et de la déportation. Le rapport Waysbord-Loing qui fait suite à la proposition de Nicolas Sarkozy de confier la mémoire des 11.000 enfants juifs morts à Auschwitz aux élèves de CM2 en février 2008, intègre également cette notion de « travail de mémoire », la proposition présidentielle étant, elle, associée au devoir de mémoire, soit une manière injonctive de transmettre le passé à l’école sans penser aux cadres pédagogiques de sa retraduction scolaire.

La défiance constatée à l’égard du devoir de mémoire dans ces différents domaines n’est cependant pas repérable dans d’autres champs discursifs (presse régionale, associations, internet) qui voient au contraire ses usages se poursuivre au même rythme et avec la même intensité jusqu’à nos jours. Apparue comme figure de style au sein de l’élite culturelle au début des années 1970, cristallisé en formule du discours au début des années 1990 à la faveur d’une crise de mémoire dont la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État français de Vichy dans le crime génocidaire était l’objet, le devoir de mémoire s’est disséminé et s’est prosaïsé ainsi dans un vocabulaire courant largement partagé, et employé aujourd’hui dans des contextes discursifs et des références extrêmement variés.

Sébastien Ledoux est docteur en histoire contemporaine de l'Université de Paris 1 et post-doctorant à Paris 1 (Centre d'histoire sociale du XXe siècle)

En janvier 2016 va paraître aux éditions du CNRS l’ouvrage tiré de sa thèse de doctorat : Le temps du « devoir de mémoire ». Histoire d’une formule des années 1970 à nos jours.



[1] Patricia Legris, « Les programmes d’histoire en France : la construction progressive d’une “citoyenneté plurielleˮ, (1980-2010) », Histoire de l’éducation, n° 126, avril-juin 2010, p. 121-151.

[2] Expression employée par Primo Levi lui-même, quelques mois avant sa mort, dans une tribune publiée par La Stampa, « Polémique chez les historiens allemands, le trou noir d’Auschwitz », 22 janvier 1987.

[3] Patricia Legris, « Les programmes d’histoire en France : la construction progressive d’une “citoyenneté plurielleˮ, (1980-2010) », Histoire de l’éducation, n° 126, avril-juin 2010, p. 121-151.

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